Entier/moitié : variations à quatre voix

Le pommier :
Entier, je l’ai été. Mon houppier a été lourd un jour de vent épais, mes charpentières n’ont pas supporté, elles ont craqué.
Le bûcheron :
Quand les branches cassées ont balayé le sol, il a fallu les sectionner. Je ne fais pas les choses à moitié. Une coupe franche et entière, de niveau, équilibrée.
L’étudiante :
Qui connait la moitié de ce qui me traverse ?
Le pommier :
Sous terre, ma moitié reste entière. Ma charpente souterraine, mes ligneuses, mes chevelus, mes radicelles bouillonnent encore. Parfois j’ai envie d’exploser, je sens des rejets, des gourmands qui m’échappent et percent vers l’air libre.
L’étudiante :
De nombreuses questions restent entières, elles affleurent, je les sens pousser.
Le bûcheron :
Il y a des gourmands à couper, je les coupe. Auprès de ce tronc, je me sens à moitié arbre.
Le pommier :
Là où j’étais je croyais voir toujours le monde entier. Souvent je rêve que des pommes me poussent.
Moi :
Moitié totem moitié lance-pierre, ce tronc n’a pas encore entièrement livré tous ses secrets.

(15 août et 2 septembre 2018, merci à ma moitié pour le coup de main et à Léa pour les photos!)

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Tardicocktail régénérant

2 août 2018. Il fait chaud, très chaud. Peut-on avoir autre chose en tête qu’un cocktail hydratant ? Celui-ci rafraichit rien que de l’observer. Une poignée de terre prise en creusant un peu dans le petit bois, de l’eau fraiche de la source, bien touiller…  de petits débris montent à la surface, quelques fourmis visiblement… et plein de bulles. Mon cocktail ne sera donc pas uniquement hydratant… Il ressemble à un délicieux café frappé mousseux et régénérant.

3 août 2018. Pour tout dire l’idée de devenir géophage ne m’avait pas effleurée, j’étais simplement curieuse de connaitre la composition du sol environnant avec cet exercice simple, réalisé dans les classes d’école primaire ou par Bertrand pour ses chantiers de construction écologique. 24 heures après la préparation et grâce à ma retenue (promis, la prochaine fois je gouterai le café frappé) la mousse est tombée, l’eau parait encore trouble mais le dépôt sur la paroi du verre est trompeur. Je suis le mode d’emploi. Eh bien nous n’irons pas loin côté construction car la terre manque un peu d’argile.

Et ce n’est pas dans cet horizon assez minéral que doivent grouiller des myriades d’organismes vivants… J’avoue que le fin fond de ma curiosité était d’essayer d’entrapercevoir l’hypogée de la forêt. Mais cet exercice ne suffira pas. Dommage, j’aurais bien aimé croiser quelques collemboles, tardigrades ou rotifères… tout un petit monde très certainement joyeux et plein d’humour, bien à l’ombre en ces journées de soleil étourdissant… Mais que vois-je au fond de mon verre ? Tiens, voilà des tardigrades en goguette !

 

« Si le fond des océans est moins exploré que la surface de la lune, la vie souterraine l’est encore moins…. La biomasse d’une forêt se trouve pour moitié dans cet étage inférieur… la plupart des organismes qui y vivent sont invisibles à l’œil nu. Sans doute cela explique-t-il que nous leur manifestions moins d’intérêt qu’aux loups, aux pics noirs ou aux salamandres alors que leur rôle est peut-être plus important pour les arbres. Les grands animaux ne sont pas indispensables à une forêt. Chevreuils, cerfs, sangliers, carnassiers, et même une grande partie des oiseaux ne laisseraient pas un vide dramatique dans l’écosystème. Ils pourraient tous disparaitre en même temps que la forêt continuerait de pousser sans grande perturbation. Il en va tout autrement des créatures microscopiques de l’étage sous terrain. Une poignée de terre forestière contient plus d’organismes vivants qu’il y a d’êtres humains sur terre. Une cuillère à café contient déjà à elle seule un kilomètre de filaments de champignons. Tous ces organismes ont une action sur le sol. Ils le modifient, l’amendent, lui donnent sa valeur pour les arbres. … Sans terre il ne peut y avoir de forêt car il faut que l’arbre puisse s’enraciner quelque part. »

La vie secrète des arbres de Peter Wohlleben.

Pollen : l’i-ma-gi-na-tion, au pou-voir !

3 mai 2018. Jamais on n’a vu autant de pollen ces dernières semaines. L’air en est empli, ça vole de tous côtés, petit flocons laineux, plumeaux de pissenlit, petits grains vert printemps, nuage de poussière jaune… qui se dépose partout. Les araignées n’arrivent plus à garder leurs toiles propres, des jus à base de concentré se forment après la pluie dans les nouvelles feuilles des alchémilles.

Ça tombe bien, je viens de lire La vie secrète des arbres de Peter Wohlleben.

« Les véritables arbres forestiers n’accordent pas le moindre intérêt à ces petits auxiliaires [que sont les butineurs]. Qu’ont-ils besoin de ces petits pollinisateurs quand il s’agit de butiner des millions et des millions de fleurs sur des centaines de kilomètres carrés ? Il leur faut un dispositif d’une autre envergure, plus sûr et tant qu’à faire, qui n’exige aucune contrepartie. Et quoi de plus facile à utiliser que le vent pour prélever dans les fleurs les grains de pollen fins comme de la poussière et les transporter aux arbres voisins ? Les courants aériens présentent un autre avantage : on peut compter sur eux quand la température baisse […]. Pins et sapins produisent d’énormes quantités de pollen, à croire qu’en matière de fécondation ils veulent faire encore mieux que les feuillus. Les quantités sont telles qu’à la moindre brise d’énormes quantités de poussière jaune flotte au-dessus des forêts de conifères en fleurs comme si le feu couvait sous les frondaisons. »

Vive le vent ! le chapelet de nouvelles éoliennes qui tournent juste derrière la crête de sapins côté sud ne dira pas le contraire. Mais à quoi ressemble exactement cette poussière jaune ? « Love is in the air » est le titre de la rubrique de Martin Oeggerli sur son site Micronaut. Il faut dire que grâce aux travaux de ce photographe scientifique suisse, je ne fais que m’émerveiller et continue de regarder ces images avec fascination et joie. Le pollen de pin, comme le pollen de sapin, a une tête de Mickey trop sympathique.

Au niveau pollen, une fois encore, le slogan de mère nature pourrait être, poing levé et mégaphone dans l’autre : « L’i-ma-gi-na-tion au pou-voir ! ». Je me suis lâchée à inventer moi aussi des formes sans queues ni têtes : pollen aztèque, pollen en peau de lézard, pollen bipolaire, pollen d’écorce confite, pollen zen, pollen de fleur céleste, pollen timide, pollen de poignée de main…

« Love is in the air », « l’imagination au pouvoir »… ma parole, voilà un article parfait pour ce mois de mai commémoratif !

Out of body experience

16 février 2018. Le matin est froid, humide, gris. Les couleurs ont quasiment disparu, recouvertes d’une légère pellicule de neige ou éteintes par la brume qui pèse encore au-dessus des cimes. Les bruits aussi ont quasiment disparu, absorbés par les cristaux de glace ou simplement absents, pure économie d’énergie vitale.  Au-dessus des cimes le drone de Paco seul est animé, il prend de la hauteur.

Jamais encore nous n’avions vu les Reings sous cet angle. L’objectif déforme le relief et voilà une petite planète. Je pense à celles du Petit Prince, que raconte la nôtre ? La forêt l’enveloppe, mais on voit d’abord le chemin. Je pense aux chemins des philosophes, « Délaisse les grandes routes, prends les sentiers ». En bas, sur le banc, là, j’étais assise encore tout récemment, en bas, là, dans la pente j’ai déterré un petit houx. Je pense à une out-of-body experience, je pense pouvoir raconter ce qui me relie à chacun des centimètres carrés de cette photo.

Plastiquement je ne sais pas comment transformer cela. Cela pourrait faire des kilomètres et des kilomètres de mots si je décidais d’écrire dans le moindre détail le moindre souvenir et la moindre sensation.

18 janvier 2018. En mémoire de Patricia, une boule neige maladroite pour feu sa collection.

Grande crado cherche fourche bêche

Elle était belle, elle était forte, elle sentait bon la terre humide. Plantée à coté du composteur, la fourche bêche de JD servait à remuer le contenu de la grande crado. Elle a disparu, envolée, emportée… certainement pas par le vent.

Pauvre grande crado désemparée ! En récompense à qui lui rendra sa fourche bêche, une poignée de la meilleure terre de compost du canton. Avis aux chasseurs de prime !